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L’islam et Les gens du Livre ( Ahl alKitab )

1. Le concept d’Ahl al-kitâb

“Par ce nom, le Coran et la terminologie musulmane consécutive désignent les Juifs et les Chrétiens, détenteurs des livres (kitâb = livre) révélés anciens : al-Tawrât (la Torah), al-Zabûr (le Psautier), al-Indjîl (l’Evangile).” (G. VAJDA, ’Ahl al-kitâb’, in : Encyclopédie de l’Islam (E.I.), nouvelle édition, Paris-Leyde, 1961)

Il s’agit donc bien d’une catégorie relevant non pas du droit, mais bien de la “classification de l’Autre”, au sens philosophique et ethnologique de ce terme. Cependant, son importance provient de l’utilisation qui en a été faite par les légistes au service des gouvernants dans divers états se réclamant de l’Islam : c’est par le recours au concept d’ahl al-kitâb que sont en effet définis les champs d’application de la dhimma (contrat par lequel “la communauté musulmane accorde hospitalité – protection aux membres des autres religions révélées, à condition qu’eux-mêmes respectent la domination de l’Islam”CAHEN, “Dhimma”, in : E.I. 1961) et des taxes applicables uniquement à la population non-musulmane de l’État musulman, impôt foncier (kharâj) ou de capitation (djiziya), ce dernier étant par ailleurs supprimé en cas de conversion à l’Islam (on comprend mieux ainsi certaines des “motivations profondes” des jadîd al-Islam, les nouveaux convertis…), alors que le précédent a pris, depuis le règne des Abbassides, un sens plus général. (Cl. COHEN, Djiziya (première partie), in : E.I. 1961).

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Si l’on se réfère strictement à la lettre du Coran, seules trois religions anté-islamiques (en ce compris les diverses “sectes” qui les composent) se voient attribuer le “privilège” de la dénomination d’ahl al-kitâb (gens du Livre, peuple de l’Écriture) : le Judaïsme (ses adhérents étant appelés tantôt Banû Isrâ’îl – fils d’Israël -, dans les passages concernant les “Israëlites” de l’Antiquité, tantôt Yahûd – Juif -, dans les passages concernant les “Juifs” contemporains du Prophète), le Christianisme (Chrétiens = an-Nasârâ) et le Sabéisme (Sabéens = as-Sâbi’ûn).

Les deux premières religions ne semblent pas avoir posé de problème quant à leur “délimitation idéologique”, du moins dans les premiers siècles de l’Islam (bien que chacune comporte un grand nombre de “sectes” se qualifiant réciproquement d’”hérétiques”).

2. Actualité du concept d’Ahl al-kitâb

Dans les États contemporains formellement musulmans (membres de l’Organisation de la Conférence Islamique), le problème des “minorités religieuses” concerne des minorités numériques, à la différence des époques précédentes où des “minorités religieuses” l’étaient surtout par rapport à un État musulman (sunnite ou non) ; la seule exception étant représentée par le Soudan (et, dans une certaine mesure, par certains États d’Afrique “noire”, très partiellement islamisés). Dans la plupart des “États musulmans”, la conception des rapports entre Musulmans et non-Musulmans demeure fortement inspirée par la tradition musulmane, leurs constitutions stipulant que le chef de l’État doit être musulman par exemple.

Une variante intéressante de la conception traditionnelle est celle de la “représentation confessionnelle” dans les assemblées élues (nationales ou provinciales). Au Pakistan, au Bangla Desh, en Iran et dans certains autres Etats (en Syrie notamment, bien que ce système n’y a plus qu’un caractère officieux), les minorités religieuses sont représentées en tant que telles au Parlement et dans les assemblées provinciales. Il est intéressant de relever quelles sont les minorités religieuses “reconnues” dans ces pays, qui correspondent alors en quelque sorte aux ahl al-kitâb d’antan. Dans le cas de l’Iran, il s’agit des Chrétiens (Arméniens et “Assyro-Chaldéens”), des Juifs et des Zoroastriens ; les Baha’is, pourtant assez nombreux dans ce pays où sont nés leurs prophètes, ne sont pas reconnus comme “minorité religieuse”, et la politique adoptée à leur égard relève de la stratégie d’élimination physique mentionnée plus haut, en raison de leur caractère “hérétique” ; les Musulmans non-chi’ites ne disposent pas non plus d’une représentation parlementaire particulière. Au Pakistan et au Bangla Desh, les Chrétiens, les Parsis (Zoroastriens), les Hindouistes et… les Sikhs (malgré le passé tumultueux et sanglant des relations islamo-sikhes) bénéficient de ce statut de “représentation confessionnelle”, mais il faut signaler que d’autres minorités, “ethniques” ou “sociales” (scheduled tribes), sont également présentes en tant que telles dans les assemblées provinciales.

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Depuis 1972, les Ahmadis, disciples d’un “nouveau Prophète” apparu vers la fin du XIXème siècle au Penjab, sont également considérés comme “minorité religieuse”, alors qu’il était auparavant admis que ceux-ci étaient des Musulmans. Leur exclusion de la communauté musulmane résulte des pressions des États musulmans conservateurs du Golfe (Arabie Séoudite en tête), pour qui l’Ahmadisme constitue, par son caractère moderniste et réformateur, une menace sur le plan idéologique (l’Arabie Séoudite a d’ailleurs interdit aux Ahmadis l’accès au pèlerinage de La Mecque). La décision finale de cette exclusion a été prise à la Conférence Islamique de Lahore en 1972.

Par comparaison, les Isma’iliens, pourtant également “sectateurs” de l’Islam, n’ont pas été exclus de l’Oumma (la communauté musulmane) . La raison réside probablement dans l’importance économique et sociale des “largesses” prodiguées par le dirigeant religieux des Isma’iliens, le Prince Karim Agha Khan, qui jouent un rôle non négligeable dans la relative stabilité économique et politique au Pakistan ; de même, l’”argument” utilisé en faveur de l’exclusion des Ahmadis par les États du Golfe était bien plus de nature économique qu’idéologique.

En Syrie, le système de “représentation confessionnelle” a théoriquement été aboli dans les années cinquante, mais il subsiste dans les faits. Les minorités religieuses concernées sont les communautés chrétiennes (surtout celles d’Alep), ainsi que les Alaouites et les Druzes, dont l’inclusion revêt un caractère politique essentiel. La justification idéologique traditionnelle de leur inclusion sous ce statut est assez malaisée, d’autant plus que la Constitution prévoit que “le Président de la République doit être un Musulman”, ce qui devrait signifier que Hafez al-Assad est un Musulman, alors qu’il est alaouite (nosaïri). Ou bien faut-il considérer qu’un Alaouite est un Musulman ? Ce qui n’est pas l’avis de nombre de théologiens sunnites syriens. Le président Assad a trouvé une “astuce” théologico-juridique pour se tirer de ce mauvais pas : il a tenté de faire reconnaître par des docteurs de l’Islam, notamment sunnites et chi’ites du Liban, le caractère musulman, sunnite ou chi’ite, de l’Alaouisme (Nosaïrisme), sans succès.

Conclusion

Le concept d’Ahl-al-kitâb a été considérablement élargi, par l’apparition de situations nouvelles, qui n’avaient certes pas toutes été prévues par le Prophète. La justification idéologico-religieuse de cet élargissement a parfois relevé du prodige sur le plan de l’imagination des juristes-théologiens musulmans, et l’on peut affirmer en règle générale que le “réalisme” politique (puis économique) a toujours fini par prévaloir, même si les “puristes” ont tenté au départ d’imposer leurs vues strictement légalistes aux dirigeants politiques : l’exemple des Hindouistes est à cet égard assez révélateur.

En ce qui concerne les derniers avatars de ce concept d’Ahl al-kitâb, à savoir la “représentation confessionnelle”, on notera que, par un processus de “contamination”, ce concept a été élargi de façon à inclure des catégories religieuses bien éloignées des trois “originelles”, et le débat sur cet élargissement n’est pas clos aujourd’hui, comme le cas des Alaouites de Syrie l’indique clairement. Mais est-il encore possible de faire reposer la légitimité d’institutions politiques sur des concepts élaborés il y a maintenant quatorze siècles de cela ? C’est là une question que seuls les intéressés, c’est-à-dire les Musulmans, et plus particulièrement les intellectuels musulmans, doivent résoudre, en considérant ses aspects tant culturels que politiques et économiques.

En fait, la vraie question est la suivante : dans un État où les Musulmans sont numériquement majoritaires, la Nation peut-elle être définie selon des critères autres que religieux ? Donner une réponse positive à cette question serait, à mon avis, un acte courageux qui permettrait une résolution plus rapide de nombreux conflits, notamment ceux du Proche-Orient…

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(extrait d’un travail d’études approfondies de questions d’anthropologie sociale et culturelle à l’Université Libre de Bruxelles ( Belgique ), début 1986)

Commentaires

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  1. J’ai dit 95%, pas 100%.
    Comme vous le dites, les pays musulmans sont attaqués de toutes parts alors qu’ils n’attaquent personne. Vous mélangez guerre, science, religion, idéologie en pensant que l’athéisme n’est pas une religion. Encore une fois tout est croyance que vous le vouliez ou non.

    Je ne vois pas ce que j’ai à avoir là-dedans. Ma personne importe peu. Pendant l’occupation nazie, j’aurais aidé la résistance et aurait été contre ce qui a été fait aux juifs. Aurais-je été moins Français parce que z vote FN/RN ?

  2. “La lecture saine de Wikipedia peut être un bon remède contre l’ignorance”….Face à certain fanatique, même la lecture de Wikipédia, ou de toute autre source d’intelligence ne pourra rien. Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut voir.

    • Ici une vidéo intitulée “le côté obscur de wikipédia” pour vous instruire et apprendre à critiquer : youtube.com/watch?v=768I2wuhCAc
      C’est un travail universitaire fait par un doctorant.

  3. @Mistigris… bonjour et bonne année.
    J’avoue ne pas vous comprendre ; je n’ai fait que copié/collé depuis l’article, je ne commente rien mais pose simplement certaines questions comme : ”qui fait mentionner la religion sur la carte d’identité NATIONALE” ?
    Et constater qu’il est des États dont la population est majoritairement musulmane et qui ne se définissent pas ni se construisent-ils sur la base de texte religieux ; Indonésie et Malaisie… et Tunisie… et… et… si seulement ON laissait faire, ON leur foutait la paix.
    L’Iran islamique (ou islamiste, ou terroriste si on veut être méchant) n’existe que depuis qu’ON lui a interdit de se définir comme il l’entendait, c.à.d. République avec un parlement sous Mossadegh qu’ON a dégommé pour mettre un shah à sa place… (Wikipédia est en effet bien utile).

    • @Tahar
      Excusez-moi pour le malentendu.
      Et merci de m’avoir donné l’occasion de dénoncer les conséquences désastreuses du nationalisme, qu’il soit patriotique, ethnique, ou religieux.

  4. @ Zhora
    Cette affirmation selon laquelle les pays musulmans seraient plus tolérants aux autres religions s’avère outrancièrement fausse, après une rapide vérification.
    https://www.portesouvertes.fr/persecution-des-chretiens
    Selon des statistiques concernant l’année 2019, les 50 pays où les chrétiens sont le plus persécutés sont presque tous musulmans !
    Souhaitons à ces pays de faire un jour bon accueil à la laïcité, la séparation des religions et de l’État, qui garantit à chacun la libre pratique de sa religion, sans interférence avec la loi pour tous.

    • Selon les statistiques 95% des guerres dans le monde sont le fait de chrétiens ou de pays à culture majoritairement chrétienne et sur les dernières décennies, les millions de personnes mortes et bombardées par des munitions interdites par la convention de genève ainsi qu’au plutonium appauvris sont le fait de pays à culture judéo-chrétenne.
      Sur les derniers siècles, TOUS les génocides et exterminations de peuples entiers sont le faits de personnes de culture judéo-chrétenne et/ou laïques. Toutes les guerres ont comme origine les mêmes fouteurs de merde internationaux : les judéo-chréteins. Tous les apartheids et autres régimes racistes sont ou ont été soutenus par les judéo-chrétiens.

      Désolé, l’objectif n’est pas d’accabler, juste de rappeler les faits et ramener à la réalité.

  5. De lire que vous êtes du côté des Anglais face aux Irlandais suffit amplement à démontrer l’état de délabrement humain que vous proposez. Ne venez pas défendre la DUDH par la suite, personne ne vous croira.
    Par ailleurs, le Reich Nazional (RN/FN) est majoritairement athée tout comme la France, c’est une question de statistiques sauf à m’expliquer que 30% des électeurs sont de fervents pratiquants catholiques alors que je dirais plutôt que ce sont de fervents racistes athées évolutionistes. Et je vous prie de ne pas oublier les cathos de gauche.

    Pfiou, il faut tout leur apprendre décidément.

  6. C’est bien relevé ! Cela m’avait échappé. Si on compare la France athée à l’Irlande catholique : l’une soutient l’apartheid en Palestine colonisée et viole des peuples par des guerres injustes, l’autre est en paix et soutient les opprimés palestiniens.
    En plus, les régimes que l’article défend sont les plus guerriers et génocidaires de l’histoire de l’humanité.

    Bref, c’est une analyse dont le parti pris est évdient. Je dirais même que c’est une analyse idéologique.

  7. 1 – Des gens qui ont reçu la révélation avant les musulman : donc tout le monde puisque l’islam n’est qu’une récupération des deux autres religions…

    2 – Des gens qui croit en Allah dieu d’Abram, même concept de dieu que les musulmans : Non ce sont les musulmans qui se sont mis à adorer le dieu des autres, on en revient au point 1.

    3 – Ils ont un différent avec les musulmans, ils disent que le message du prophète de l’islam ne l’est concerne pas : non, c’est pire : on s’en tape, parce qu’on connait l’histoire…

    Pour l’histoire du libre culte, l’histoire, que vous passez votre temps à réécrire, dit tout à fait le contraire ainsi que l’actualité… Mais je vous rassure les deux autres religions ne valent pas mieux.

    • L’Islam n’est pas une récupération, c’est une correction de l’homme.

      Les gens d’avant, pouvoir et argent obligent, avaient perdu la phrase :
      Allah dieu d’Abram unique et sans intermédiaire.

      Même les musulmans d’Aujourd’hui, adorent leur passion.
      Ils n’adorent Allah unique et sans intermédiaire.que lorcequ’ils sont en danger ou dans la merde.
      Allah merci, qui dit musulman ne dit pas forcement croyant.

      • Une correction de l’homme ? L’homme qui est une création de dieu selon les textes ?
        Donc dieu a fait une erreur puisqu’elle a été corrigé ?
        C’est impossible. Dieu ne peut faire d’erreur car il est le ” créateur “.
        Il y a un problème dans ton raisonnement. Tu te contredis… Ou alors ça pue l’escroquerie intellectuelle ton truc…
        Quand on regarde le résultat, on se dit que l’erreur, c’est plutôt vous…
        Je suis très surpris qu’un petit mec comme toi juge l’œuvre de Dieu…

        • Par pitié, ayez une pensée plus large et surtout plus correcte.

          Il s’agit d’une correction de la créature.
          Qui dit créature dit imparfait .
          Qui dit créateur dit parfait.

          Correction, parce que l’homme est un être moral doté du libre choix,
          La plus part des temps, le choix de l’homme est faux, quand il devient immoral. chemin.

          Pourquoi, il s”écarte du droit chemin, parce qu’il y a deux forces opposées qui influencent l’homme, le mal et le bien.

  8. Est ce lui qui confonds ou est ce la pratique des musulmans et leur justification juridico-coranique qui provoque cette confusion?
    De fait j’ai lu des textes tout à fait officiel ou les hindous et les bouddhistes sont considéré comme “gens du livre” ce qui est tout simplement le bon sens si on veut éviter la guerre permanente.

  9. Salam,
    Effectivement, c’est un gloubi-boulga, aucune cohérence.
    Deplus “Leur exclusion de la communauté musulmane résulte des pressions des États musulmans conservateurs du Golfe (Arabie Séoudite en tête), pour qui l’Ahmadisme constitue, par son caractère moderniste et réformateur, une menace sur le plan idéologique”. Les Ahmadiste “modernistes” et “réformateurs” représentant “une menace idéologique”, l’auteur prend ses rêves pour des réalités. Des sectes il y en a eu depuis le début de l’Islam, l’Ahmadisme en est une de plus. D’ailleurs, cette secte s’est auto-exclue de l’Islam puisque elle considère qu’après le Prophète Mohammed (sws), est arrivé leur “prophète”, ce qui constitue de fait un annulatif de l’Islam.

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